Le don et l’art de conter à l’ancienne… Ed Flies France 2005

Posté le 30 août 2013 par Artisan de l'ombre dans Dépêche de Kabylie

La Dépêche de Kabylie : 18 – 11 – 2008

Nora Aceval, Franco-algérienne, née en 1953 en Algérie, est une conteuse professionnelle qui vit à Creil dans l’Oise, en France. Sa passion pour ce métier lui vient de sa tribu maternelle, les Ouled Sidi Khaled,

dans le sud-ouest de l’Algérie avec lesquels elle garde toujours des relations privilégiées.
Elle est détentrice d’un grand patrimoine oral hérité depuis son enfance passée en Algérie. Titulaire d’une maîtrise en lettres modernes, chercheur, écrivaine, elle poursuit un travail de collectage de contes sur le terrain, plus particulièrement en Algérie. Elle conte, traduit, transcrit et écrit.
Lors d’une tournée qu’elle a effectuée en novembre, en Algérie, nous avons eu l’occasion de discuter avec elle du conte et de ses projets d’avenir.
La Dépêche de Kabylie : Comment vous est venue cette passion pour le patrimoine oral algérien, particulièrement le conte ?
Nora Aceval : Eh bien ma passion pour le conte du terroir me vient d’abord de mon enfance que j’ai passée au Sud-Ouest algérien ! Toute jeune, j’écoutais religieusement les histoires magiques qui font vibrer mon âme et mon être. Une fois adulte, même en France, je n’ai pas quitté totalement, définitivement ma terre natale et ma culture d’origine. Grâce au conte justement, je retrouve le rôle de mes aïeules, qui était en moi latent. Irrésistiblement, je découvre le don et l’art de conter comme à l’ancienne.
En quoi consiste justement ce rôle, c’est à dire conter ?
Comme je l’ai dit, conter est d’abord une passion, un désir. Moi, je me place d’emblée dans la chaîne de la transmission de la culture orale, dans la tradition. Toutefois, dans notre époque moderne, je sors le conte de la sphère familiale, intimiste vers le monde externe. C’est ce que l’on appelle : «Conter en situation extra contextuelle.»
Et comment est perçu justement ce métier en Europe particulièrement en France ?
En Europe, la France comprise, conter est un métier de nos jours comme le théâtre. Comme j’ai choisi ce domaine par passion et par conviction, pour me motiver et réussir à conter comme dans la tradition à un auditoire que je découvre, je n’hésite pas à me ressourcer en écoutant de la musique, à convoquer les énergies fondamentales pour transmettre. Accessoirement, pourquoi ne pas allier plaisir et travail ? Je fais de ce proverbe chinois ma devise, mon credo : « Pratiquez le métier que vous aimez, plus jamais vous ne travaillerez de votre vie ». C’est ce que je fais précisément.
Pourquoi précisément le conte ?
Parce qu’il véhicule des valeurs essentielles. Le conte est un excellent moyen de rapprocher les peuples et de casser beaucoup de préjugés à notre égard. Finalement, le conte est universel et facilite le contact avec l’autre. Je veux transmettre des versions pures, non édulcorées par l’écriture en choisissant le contact direct avec l’auditeur. Ce caractère spécifique de l’oralité qui favorise la communion entre le conteur et son public qu’il soit jeune ou adulte. Parfois certains contes ont une fin cruelle mais pas du tout morbide. Cela amuse paradoxalement beaucoup les auditeurs, adultes compris. Le conte a finalement une approche et une portée didactiques et structurées de façon très logique. L’envie de faire passer le message prime parfois sur le côté spectacle, ce qui m’encourage à raconter, même un conte tragique.
J’aime particulièrement les histoires à énigmes ; aux formulettes versifiées dont regorge notre patrimoine oral.
Depuis quand avez-vous commencé ce travail sur le conte ?
Mine de rien, j’ai commencé la collecte il y a 20 ans ! Mais c’est toujours un plaisir de découvrir de nouvelles versions. Je ne m’en lasse jamais. Je fais des tournées de collecte non systématiques ; ce sont des initiatives personnelles que je ne compte pas arrêter, bien au contraire…
Sur le plan personnel, qu’est-ce que le conte vous a apporté ?
La patience, la ténacité dans le travail. L’humilité surtout. Puis enfin, le sentiment fraternel. Celui d’appartenir à une grande famille, celle de mes semblables humains. En étudiant les contes du Maghreb en général, j’ai été agréablement frappée par les similitudes qui existent entre tous ces contes populaires (Kabylie, Rif, Chaouia…). Finalement nous avons incontestablement un fond populaire et historique commun. C’est grâce au conte que j’avais pris véritablement conscience des mes origines, de mon Histoire. Paradoxalement, la dimension universelle nous ancre dans nos racines locales, régionales et nationales. Universel n’est pas uniformisation. Toute la richesse et la subtilité sont là.
L’avenir du conte, comment vous l’appréhendez ?
Je dirai : c’est plus que jamais le moment de faire les collectes auprès de ceux et celles qui les détiennent encore avant que la mort ne les happe, d’autant plus que nous avons, aujourd’hui, les moyens matériels nécessaires pour accomplir convenablement cette tâche. Ce serait vraiment dommage de laisser filer une telle richesse.
Des projets pour l’avenir ?
Je prépare un livre sur les contes et traditions du Sahara, pour 2009 aux éditions Flies France où j’ai publié Contes et traditions d’Algérie, en 2005. Je dois également m’occuper de la promotion de mon dernier livre intitulé Contes Libertins du Maghreb aux éditions El Manar (Paris), illustré par Sébastien Pignon. Comme son titre l’indique il est réservé aux adultes. Toujours des contes populaires mais d’une autre verve.
Un genre qui se raconte et qu’il ne faut pas occulter à mon avis, ça existe, c’est une réalité vivante. En Algérie, je travaille sur un album et des recueils de contes avec une maison d’édition algéroise. Puis, au sujet de la recherche, mon grand souhait, est de créer une sorte de laboratoire pour classer, cataloguer tous les contes collectés, les films réalisés des conteuses traditionnelles en situation narrative. On pense souvent au conte et pas au contexte et aux conteuses. Mon objectif est d’arriver à situer les sources, le contexte. Il est à souligner qu’il n’est pas donné à tout le monde de conter. Nous devons préserver et promouvoir ces mémoires du récit oral. Ces mémoires encore vivantes recèlent d’inestimables richesses. Le conteur traditionnel est conscient de son art et il en joue admirablement. Conter est une passion, un don, une pratique sociale qui nous vient depuis la nuit des temps… Préservons-la!
Entretien réalisé par Djamal Arezki

Bibliographie
1-Contes Libertins du Maghreb
Illustrateur : Sébastien Pignon
Ed. El Manar. 2008
2-Le Prince tisserand (Prix Saint Exupéry 2008)
Illustrateur : Laureen Topalian Album à partir de 7 ans
Ed. Le Sorbier, 2007
3-L’élève du magicien
Illustrateur : Emre Orhun Conte à partir de 7 ans
Ed. Le Sorbier, 2007
4- Contes du djebel Amour
Illustratrice : Elen Usdin
Ed. Seuil. 2006
5-Contes et traditions d’Algérie.

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